# Les bases de la cuisine japonaise traditionnelle : plats typiques et habitudes culinaires
La gastronomie nippone fascine depuis des siècles par sa capacité unique à transformer des ingrédients simples en expériences culinaires raffinées. Reconnue par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel depuis 2013, la cuisine japonaise repose sur des principes millénaires qui privilégient la fraîcheur des produits, le respect des saisons et l’équilibre nutritionnel. Chaque élément d’un repas traditionnel obéit à une logique précise où se mêlent esthétique, philosophie et savoir-faire technique. Du choix des variétés de riz aux techniques de fermentation ancestrales, cette cuisine révèle une sophistication qui va bien au-delà des sushis popularisés en Occident. Comprendre ces fondamentaux permet d’appréhender véritablement l’âme de cette gastronomie qui place l’harmonie entre l’homme et la nature au centre de chaque préparation.
Les fondamentaux du washoku : philosophie et esthétique de la gastronomie nippone
Le washoku, terme désignant la cuisine traditionnelle japonaise, incarne bien davantage qu’un simple ensemble de recettes : il représente une véritable philosophie de vie. Cette approche culinaire repose sur le principe fondamental de l’ichijū-sansai, structure traditionnelle d’un repas composé d’un bol de riz, d’une soupe et de trois accompagnements différents. Cette organisation n’est pas anodine : elle vise à créer un équilibre nutritionnel parfait tout en respectant l’harmonie des cinq saveurs fondamentales que sont le sucré, le salé, l’acide, l’amer et l’umami.
L’esthétique visuelle occupe une place centrale dans le washoku, où chaque plat devient une œuvre d’art éphémère. Les cuisiniers japonais accordent une attention particulière aux cinq couleurs traditionnelles – le blanc, le noir, le rouge, le jaune et le vert – qu’ils intègrent harmonieusement dans chaque présentation. Cette chromothérapie culinaire ne se limite pas à une simple décoration : elle reflète la diversité nutritionnelle et stimule simultanément tous les sens du convive. La vaisselle elle-même, soigneusement sélectionnée selon les saisons et le type de préparation, participe activement à cette expérience sensorielle globale.
Le concept de shun, qui désigne la consommation des aliments à leur période de maturité optimale, structure l’ensemble du calendrier culinaire japonais. Cette approche saisonnière garantit non seulement la fraîcheur maximale des ingrédients, mais célèbre également le passage du temps et la connexion profonde entre l’homme et les cycles naturels. Au printemps, les jeunes pousses de bambou et les fleurs de cerisier comestibles dominent les assiettes, tandis que l’automne privilégie les champignons matsutake et les châtaignes. Cette rotation perpétuelle maintient la variété alimentaire tout en préservant l’environnement.
Le washoku enseigne que cuisiner constitue un acte de gratitude envers la nature qui nous offre généreusement ses ressources, et que chaque repas doit honorer le sacrifice des êtres vivants qui nous nourrissent.
L’omotenashi, cet esprit d’hospitalité raffinée typiquement japonais, se manifeste pleinement dans les rituels entourant les repas. L’hôte anticipe les besoins de ses invités avec une discrétion absolue, créant une atmosphère où règn
e une forme de quiétude. Des gestes codifiés, comme le positionnement des bols ou la façon de présenter les baguettes, traduisent ce respect mutuel. Même dans un simple repas familial, dire itadakimasu avant de manger et gochisōsama après le repas rappelle que la cuisine japonaise traditionnelle est à la fois un art de vivre et un langage silencieux fait de gratitude et de mesure.
Le riz japonais et ses préparations : du gohan au donburi
Impossible de comprendre la cuisine japonaise traditionnelle sans s’intéresser au riz. Plus qu’un accompagnement, le gohan constitue le cœur symbolique et nutritionnel du repas. Dans la structure ichijū-sansai, tous les autres mets sont littéralement appelés okazu, c’est-à-dire « ce qui accompagne le riz ». Sa texture légèrement collante, sa brillance et son parfum discret sont autant de critères de qualité, au même titre qu’un grand cru en œnologie.
Au quotidien, le riz blanc nature (hakumai) est servi dans un petit bol individuel, placé à gauche devant le convive. Mais cette base se décline en une multitude de préparations : riz vinaigré pour les sushis, riz mélangé à des céréales ou des haricots, riz garni pour les bols donburi. Chaque technique de cuisson et d’assaisonnement révèle une facette différente de la gastronomie nippone et de ses habitudes culinaires.
Les variétés de riz japonica : koshihikari, sasanishiki et akitakomachi
Le riz utilisé dans la cuisine japonaise traditionnelle appartient majoritairement au groupe japonica, reconnaissable à ses grains courts et ronds. Parmi les variétés les plus prisées, le koshihikari domine largement le marché japonais depuis plusieurs décennies. Apprécié pour sa brillance, sa texture moelleuse et sa légère douceur, il est souvent considéré comme le standard de qualité pour le riz de table, que l’on déguste nature ou sous forme de onigiri.
Le sasanishiki, plus léger et moins collant, était autrefois très répandu dans le nord du pays. Il convient particulièrement aux préparations où l’on souhaite que les grains restent bien séparés, comme certains chirashi-zushi ou plats servis froids. L’akitakomachi, originaire de la préfecture d’Akita, est quant à lui apprécié pour son parfum et sa texture ferme, qui se maintient bien même après refroidissement, un atout pour les bento et les sushis. Comme pour le vin, chaque région met en avant sa variété de prédilection, créant une véritable cartographie des terroirs du riz japonais.
La cuisson traditionnelle au suihanki et à la marmite en terre hagama
Obtenir un riz parfaitement cuit relève d’un véritable savoir-faire. Dans la plupart des foyers, on utilise aujourd’hui un cuiseur électrique appelé suihanki, capable de gérer précisément le temps de cuisson et de repos. Il suffit de rincer soigneusement le riz jusqu’à ce que l’eau devienne presque claire, de respecter la bonne proportion eau/riz, puis de laisser l’appareil travailler. Cette méthode moderne garantit une qualité constante tout en s’adaptant aux rythmes de la vie urbaine.
Dans la cuisine japonaise traditionnelle, on privilégie cependant la cuisson en marmite épaisse, souvent en terre cuite ou en fonte, comme le hagamanabe ou okama. Le principe est similaire à celui d’un « riz pilaf » maîtrisé à la perfection : montée en température progressive, ébullition contrôlée, puis cuisson à feu très doux avant une phase de repos à couvert. Cette technique permet de développer un léger croûtage au fond de la marmite, parfois apprécié pour son parfum toasté. Certains restaurants spécialisés servent encore le riz préparé de cette manière, soulignant à quel point la cuisson peut transformer un ingrédient en apparence simple.
Les techniques de préparation du sushi-meshi et du sekihan
Pour les sushis, le riz nature se transforme en sushi-meshi grâce à un assaisonnement précis. Dès la fin de la cuisson, on le verse dans un grand plateau en bois (hangiri) puis on l’asperge d’un mélange de vinaigre de riz, de sucre et de sel. À l’aide d’une spatule, on mélange délicatement en « tranchant » le riz pour ne pas écraser les grains, tout en l’éventant pour le faire tiédir. Ce processus, à la fois technique et sensoriel, permet d’obtenir des grains brillants, légèrement parfumés et parfaitement détachés, base indispensable pour des sushis de qualité.
Autre grande spécialité rituelle, le sekihan associe riz gluant (mochigome) et haricots rouges azuki. Ce plat, à la couleur rouge brique, est traditionnellement servi lors des fêtes et célébrations familiales, car le rouge symbolise la bonne fortune au Japon. Les haricots sont d’abord cuits séparément, puis leur eau de cuisson, richement teintée, est utilisée pour parfumer et colorer le riz. Le mélange final, légèrement salé et parfois saupoudré de graines de sésame, illustre la capacité de la cuisine japonaise à lier symbolique et plaisir gustatif.
Les bols garnis donburi : oyakodon, katsudon et gyudon
Le donburi désigne un grand bol de riz surmonté d’une garniture généreuse. Plat unique par excellence, il illustre parfaitement la dimension pratique et réconfortante de la cuisine japonaise au quotidien. L’un des plus emblématiques est l’oyakodon – littéralement « parent et enfant » – qui associe des morceaux de poulet et des œufs battus cuits ensemble dans une sauce à base de soja, mirin et dashi, puis versés sur le riz fumant.
Le katsudon met en scène une escalope de porc panée (tonkatsu) tranchée, mijotée brièvement avec oignon et œuf dans une sauce douce-salée avant d’être servie sur le riz. Le gyudon, très populaire dans les chaînes de restauration rapide japonaises, propose des lamelles de bœuf et d’oignon mijotées dans un bouillon parfumé au soja et au mirin. Ces bols garnis, que l’on pourrait comparer à des « plats complets » occidentaux, incarnent l’équilibre recherché entre céréales, protéines et assaisonnements, tout en offrant un concentré de saveurs umami.
Le dashi : le bouillon umami fondamental de la cuisine japonaise
S’il fallait choisir un seul élément pour résumer le goût de la cuisine japonaise, ce serait sans doute le dashi. Ce bouillon clair, préparation en apparence minimale, concentre pourtant l’essence de l’umami, ce fameux « cinquième goût » à la fois rond et profond. Contrairement aux fonds bruns ou fumets occidentaux qui demandent de longues heures de cuisson, le dashi s’obtient rapidement, afin de préserver la délicatesse de ses arômes.
On l’utilise comme base pour les soupes, les sauces, les plats mijotés et même certains appareils à flan salé. Sans dashi, une soupe miso ne serait qu’une simple infusion de pâte de soja, et un bouillon de nouilles manquerait cruellement de relief. Apprendre à préparer un bon dashi, c’est un peu comme maîtriser un bon bouillon de volaille en cuisine française : un passage obligé pour quiconque souhaite s’initier sérieusement à la cuisine japonaise traditionnelle.
Le kombu de hokkaido et les flocons de katsuobushi dans le ichiban dashi
La forme la plus noble de dashi, appelée ichiban dashi (« premier dashi »), repose sur l’alliance du kombu et du katsuobushi. Le kombu est une algue laminaria riche en glutamate naturellement présent, souvent récoltée au large de Hokkaido, région réputée pour la qualité de ses eaux froides. On laisse généralement infuser lentement cette algue rincée dans de l’eau froide, puis on porte l’ensemble juste avant ébullition pour libérer un maximum de saveurs sans développer d’amertume.
Le katsuobushi, quant à lui, consiste en bonite séchée, fermentée et fumée, puis râpée en fins copeaux. Très concentré en inosinate, un autre composé umami, il est ajouté hors du feu dans l’infusion de kombu. Après une courte infusion, on filtre le tout pour obtenir un bouillon limpide, délicatement ambré. Le secret réside dans la synergie des deux ingrédients : la combinaison de glutamate (kombu) et d’inosinate (katsuobushi) multiplie la perception d’umami, un peu comme si deux instruments jouaient à l’unisson pour créer une harmonie plus riche.
Le niban dashi et les bouillons alternatifs au shiitake et niboshi
Une fois l’ichiban dashi filtré, il serait dommage de jeter le kombu et les copeaux de bonite utilisés. On les recycle souvent pour préparer un niban dashi (« second dashi »), plus léger et moins aromatique, en les remettant à cuire plus longuement dans une nouvelle eau. Ce second bouillon, plus discret, convient parfaitement aux plats mijotés ou aux préparations où le dashi ne doit pas dominer les autres goûts.
La cuisine japonaise traditionnelle propose également des variantes végétariennes ou régionales. Le dashi de champignons shiitake séchés, riche en guanylate, est particulièrement apprécié dans la cuisine bouddhique (shōjin ryōri). Autre alternative, les niboshi – petits poissons séchés, souvent des sardines – donnent un dashi au goût plus marqué, très présent dans certaines régions comme le Kanto. Ces versions alternatives permettent d’adapter le profil aromatique du bouillon aux recettes, tout en respectant les préférences ou les interdits alimentaires.
Les applications culinaires du dashi dans le miso-shiru et le chawanmushi
La soupe miso (miso-shiru) illustre parfaitement le rôle structurant du dashi dans la cuisine japonaise traditionnelle. Le bouillon, préparé à base d’ichiban ou de niban dashi, est porté à chaleur douce avant d’être enrichi de pâte miso, de tofu, d’algues wakamé ou de légumes de saison. Sans dashi, la soupe serait plate ; avec lui, elle devient une véritable caresse umami qui ouvre ou accompagne le repas. On pourrait dire que le dashi y joue le rôle d’un « fil invisible » qui relie tous les ingrédients entre eux.
Autre exemple emblématique, le chawanmushi est un flan salé cuit à la vapeur dans une tasse en porcelaine. L’appareil se compose d’œufs battus allongés de dashi, puis garnis de morceaux de poulet, de crevettes, de champignons shiitake ou de ginkgo. La proportion d’œuf et de dashi doit être soigneusement ajustée pour obtenir une texture parfaitement lisse, presque soyeuse. Là encore, le dashi ne se contente pas d’apporter du goût : il structure la texture finale et confère à ce plat une délicatesse qui en fait souvent un moment fort d’un repas traditionnel.
Les fermentations japonaises : miso, shoyu et tsukemono
La fermentation occupe une place centrale dans la cuisine japonaise traditionnelle, au point qu’on pourrait la comparer à une « alchimie » culinaire. Grâce à l’action de micro-organismes comme le koji (champignon Aspergillus oryzae), des ingrédients simples – soja, riz, céréales – se transforment en condiments complexes et riches en umami. Ces produits fermentés ne servent pas seulement à relever les plats : ils améliorent aussi la digestibilité des aliments et contribuent à l’équilibre du microbiote intestinal.
Parmi les plus connus, le miso, la sauce soja (shōyu) et les légumes lactofermentés (tsukemono) structurent le goût de nombreux plats typiques japonais. Ils incarnent cet art de tirer le meilleur de la nature par le temps et la patience, plutôt que par la seule puissance du feu ou des épices. Comprendre comment ils sont fabriqués aide à mieux saisir la profondeur aromatique du washoku.
Les variétés de miso : shiro, aka et awase selon les fermentations koji
Le miso est une pâte de soja fermentée, parfois enrichie de riz ou d’orge, dont la palette de saveurs va du très doux au très corsé. Le shiro miso (« miso blanc »), à la fermentation courte et à forte proportion de riz, offre un goût doux, légèrement sucré et une couleur crème. Il est très utilisé dans la région du Kansai, notamment à Kyoto, pour des soupes légères ou des sauces délicates.
À l’opposé, l’aka miso (« miso rouge ») résulte d’une fermentation plus longue, ce qui lui confère une couleur brun foncé et une saveur plus intense, parfois proche du cacao ou de la croûte de fromage. Entre les deux, l’awase miso est un mélange de plusieurs misos, permettant de moduler l’équilibre entre douceur et puissance. La clé réside dans le travail du koji, ce ferment qui transforme lentement les protéines et les glucides en acides aminés, sucres et acides organiques. Pour la cuisine japonaise du quotidien, choisir le bon miso, c’est un peu comme sélectionner la bonne huile d’olive ou le bon vinaigre : chaque préparation a sa nuance idéale.
La sauce soja artisanale : fabrication du koikuchi-shoyu et usukuchi-shoyu
La sauce soja (shōyu) est sans doute le condiment japonais le plus connu à l’étranger, mais sa fabrication reste largement méconnue. Dans sa version traditionnelle, on commence par cuire des graines de soja et des grains de blé, qui sont ensuite ensemencés avec du koji. Ce mélange est transféré dans de grandes cuves avec de l’eau et du sel pour former le moromi, une sorte de moût qui fermentera pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, sous l’action de levures et de bactéries lactiques.
Le koikuchi-shoyu, la sauce soja la plus répandue au Japon, présente un équilibre harmonieux entre salé, sucré et umami. Elle sert aussi bien à l’assaisonnement direct qu’à la cuisson. L’usukuchi-shoyu, plus claire en couleur mais souvent plus salée, est particulièrement prisée dans la cuisine du Kansai car elle assaisonne sans trop teinter les ingrédients, ce qui préserve l’esthétique des plats. En cuisine japonaise traditionnelle, utiliser une sauce soja artisanale, non pasteurisée et vieillie lentement, fait une différence comparable à celle d’un bon vin face à un vin de table : la profondeur aromatique se ressent immédiatement.
Les légumes fermentés tsukemono : nukazuke, shiozuke et misozuke
Les tsukemono, ou légumes saumurés, accompagnent presque systématiquement les repas japonais. Servis en petites quantités, ils apportent croquant, fraîcheur et une pointe d’acidité qui « nettoie » le palais entre deux bouchées, à la manière d’un sorbet dans un menu gastronomique occidental. Il existe une grande diversité de méthodes de fermentation, chacune donnant une signature gustative particulière.
Les nukazuke reposent sur un lit de son de riz (nuka) humidifié et ensemencé de micro-organismes, dans lequel on enfouit des légumes – concombres, radis, aubergine – pour quelques heures ou quelques jours. Les shiozuke, plus simples, consistent en un salage direct, parfois enrichi d’algues ou d’épices. Les misozuke utilisent la pâte de miso comme milieu de fermentation, ce qui donne aux légumes un parfum profond et salé. En plus d’être savoureux, ces condiments participent à l’apport en probiotiques naturels, renforçant ainsi le lien entre cuisine japonaise traditionnelle et bien-être digestif.
Le natto de soja fermenté et ses enzymes nattokinase
Le natto est l’un des aliments les plus déroutants pour les palais occidentaux. Il s’agit de graines de soja fermentées par la bactérie Bacillus subtilis, qui développent une texture filante et un parfum très marqué, parfois comparé au fromage fort. Traditionnellement consommé au petit-déjeuner, mélangé avec de la sauce soja et de la moutarde japonaise, le natto est servi sur du riz chaud et parfois accompagné de ciboule ou d’œuf cru.
Derrière son apparence surprenante, le natto recèle cependant de nombreuses vertus nutritionnelles. Il est riche en protéines, en vitamine K2 et en une enzyme spécifique, la nattokinase, étudiée pour ses effets potentiels sur la circulation sanguine. Dans une perspective d’habitudes culinaires japonaises, le natto illustre cette capacité à intégrer des aliments fermentés puissants au quotidien, en petites quantités mais de façon régulière. Pour s’y habituer, mieux vaut commencer par de petites portions et l’associer à des saveurs familières, comme un bol de riz ou une soupe miso.
Les plats emblématiques nabe, yakimono et agemono
Au-delà des sushis et des bols de ramen, la cuisine japonaise traditionnelle se décline en grandes familles de techniques de cuisson. Parmi elles, les nabe (plats en marmite), les yakimono (grillades) et les agemono (fritures) occupent une place centrale dans les habitudes culinaires japonaises. Chacune de ces catégories met en valeur une facette différente de l’umami, tout en s’adaptant aux saisons et aux occasions conviviales.
Les nabe réchauffent les soirées d’hiver en rassemblant la famille autour d’une marmite bouillonnante. Les yakimono jouent sur la magie du feu et des braises, soulignant la pureté des ingrédients. Les agemono, enfin, prouvent que la friture peut être légère et raffinée lorsqu’elle est maîtrisée. Explorer ces trois univers, c’est comprendre comment le Japon a su transformer des besoins quotidiens – se réchauffer, se nourrir rapidement, partager un repas – en véritables rituels gastronomiques.
Les marmites communautaires : shabu-shabu, sukiyaki et chanko-nabe
Les plats de type nabe se présentent sous la forme d’une grande marmite de bouillon posée au centre de la table, dans laquelle chacun vient cuire viande, tofu, légumes et nouilles à sa guise. Le shabu-shabu en est un exemple emblématique : de fines tranches de bœuf sont plongées quelques secondes dans un bouillon clair, simplement parfumé au kombu, jusqu’à ce qu’elles changent de couleur. On les trempe ensuite dans des sauces comme le ponzu (à base d’agrume) ou le gomadare (sésame), créant un jeu de saveurs à la fois simple et subtil.
Le sukiyaki, plus riche, fait mijoter bœuf, tofu, légumes et nouilles dans une sauce sucrée-salée à base de soja, mirin et sucre. Traditionnellement, on trempe les bouchées cuites dans un œuf cru battu, qui apporte une texture onctueuse. Quant au chanko-nabe, il est intimement lié au monde des sumos : cette marmite généreuse, composée de grandes quantités de viande, poisson, tofu et légumes, sert à alimenter les athlètes en énergie. Dans tous les cas, le nabe est un plat hautement convivial, où la cuisson à table renforce les liens entre convives, à la manière d’une fondue partagée.
Les grillades yakitori au binchotan et les poissons shioyaki
Les yakimono exploitent la puissance du feu pour révéler le meilleur des ingrédients. Les yakitori, littéralement « poulet grillé », sont des brochettes cuites sur des grils étroits, souvent au-dessus de charbon de bois binchotan, réputé pour brûler à haute température sans dégager beaucoup de fumée. On y embroche différentes parties du poulet – cuisse, peau, foie, cœur – assaisonnées soit simplement au sel (shio), soit avec une sauce tare à base de soja, mirin et sucre. Déguster des yakitori dans une ruelle bordée d’izakaya, c’est s’immerger dans la vie nocturne japonaise la plus authentique.
Les poissons grillés au sel, appelés shioyaki, représentent une autre facette des yakimono. On sale généreusement la surface du poisson, souvent du maquereau, du saumon ou de l’aji (chinchard), avant de le griller jusqu’à ce que la peau devienne croustillante et que la chair reste juteuse. Servi simplement avec un quartier de citron ou un radis râpé (daikon oroshi), le shioyaki illustre la philosophie du washoku : peu d’ingrédients, mais une maîtrise de la cuisson et un respect absolu du produit.
Les fritures tempura à la farine de riz et la technique de l’okoge
Les agemono démontrent que la friture, lorsqu’elle est bien exécutée, peut être synonyme de finesse. La tempura en est l’exemple le plus célèbre : légumes et fruits de mer sont enrobés d’une pâte très légère, composée de farine (souvent un mélange blé-farine de riz), d’eau glacée et parfois d’un peu d’œuf. La pâte doit rester à peine mélangée, presque grumeleuse, pour créer une enveloppe aérienne qui gonfle au contact de l’huile très chaude. Le résultat ? Une texture croustillante mais jamais grasse, qui met en valeur la douceur d’une crevette ou la délicatesse d’une feuille de shiso.
La technique de l’okoge, bien que différente, partage cette recherche de textures grillées et croustillantes. À l’origine, l’okoge désigne la fine croûte de riz formée au fond de la marmite lors d’une cuisson traditionnelle. Longtemps considérée comme un délice, elle était grattée puis parfois arrosée de thé vert pour former une soupe légère, proche du chazuke. Aujourd’hui, certains restaurants reproduisent volontairement cet effet, voire le déclinent sur d’autres ingrédients, pour ajouter une dimension grillée et réconfortante à leurs plats. Là encore, la cuisine japonaise traditionnelle prouve qu’elle sait tirer parti de chaque étape de cuisson, transformant même ce qui pourrait être vu comme un « accident » en atout gustatif.
Le kaiseki ryori : structure et étiquette du repas traditionnel multi-services
Au sommet de la cuisine japonaise traditionnelle se trouve le kaiseki ryōri, un repas constitué de multiples petits services, issu à l’origine de la cérémonie du thé. Plus qu’un simple dîner, il s’agit d’une véritable expérience sensorielle où se conjuguent saisonnalité, esthétique et maîtrise technique. Chaque plat est conçu pour mettre en valeur un ingrédient ou une cuisson, dans un ordre précis qui guide le palais du plus subtil au plus généreux, un peu comme un menu dégustation étoilé.
Un repas kaiseki suit généralement une structure codifiée : une entrée légère (sakizuke), un assortiment de hors-d’œuvre de saison (hassun), un sashimi (otsukuri), un plat mijoté (nimono), un plat grillé (yakimono), parfois une préparation à la vapeur (mushimono), puis le traditionnel trio riz-soupe-pickles avant un dessert sobre. L’équilibre des saveurs, des couleurs, des textures et même des températures est soigneusement orchestré. Vous remarquerez par exemple que l’on joue sur les contrastes : croustillant et fondant, chaud et tiède, marin et terrestre.
L’étiquette qui entoure le kaiseki reflète l’esprit d’omotenashi. Les plats sont servis à intervalles réguliers, dans une vaisselle choisie en fonction de la saison – céramique rustique en hiver, laque brillante ou porcelaine délicate au printemps. On commence par contempler le plat, puis on le déguste en petites bouchées silencieuses, afin de laisser toute sa place à la perception. Les gestes à table – manier les baguettes avec soin, ne pas déplacer inutilement les assiettes, terminer son bol de riz – témoignent du respect accordé au travail du chef et aux ingrédients utilisés.
Pour beaucoup de voyageurs, vivre un repas kaiseki ryōri dans un ryokan traditionnel ou un restaurant spécialisé constitue un moment clé de la découverte des habitudes culinaires japonaises. C’est l’occasion de mesurer à quel point la cuisine japonaise ne se réduit pas à des plats typiques isolés, mais forme un véritable système culturel où chaque détail, du choix d’un grain de riz à la forme d’un bol, participe à une même quête d’harmonie.
