L’école japonaise fascine le monde entier par son organisation méticuleuse, ses traditions séculaires et son approche holistique de l’éducation. Au-delà des performances académiques exceptionnelles, le système éducatif nippon se distingue par une philosophie qui englobe le développement moral, social et physique des élèves. Chaque aspect de la vie scolaire, du port de l’uniforme au nettoyage des salles de classe, possède une signification profonde ancrée dans les valeurs culturelles japonaises. Cette approche éducative unique façonne non seulement des étudiants brillants, mais surtout des citoyens responsables, disciplinés et conscients de leur rôle au sein de la collectivité. Comment ce système parvient-il à conjuguer excellence académique et formation du caractère ?
Le système éducatif japonais : structure et cycles scolaires obligatoires
Le parcours scolaire japonais s’articule autour d’une structure bien définie, connue sous le nom de système « 6-3-3-4 ». Cette organisation commence par six années d’école primaire (shōgakkō), suivies de trois années de collège (chūgakkō), puis trois années de lycée (kōtōgakkō), et enfin quatre années d’études universitaires pour ceux qui poursuivent dans l’enseignement supérieur. L’éducation obligatoire s’étend de l’âge de six ans à quinze ans, couvrant ainsi l’intégralité des cycles primaire et secondaire inférieur. Cette période constitue le socle fondamental sur lequel repose toute la philosophie éducative nippone.
Avant l’entrée à l’école primaire, de nombreux enfants fréquentent un jardin d’enfants (yōchien) dès l’âge de trois ans, bien que cette étape reste facultative. Ces établissements préscolaires jouent néanmoins un rôle crucial dans la socialisation précoce et la préparation à l’environnement scolaire structuré qui attend les enfants. Contrairement à d’autres systèmes éducatifs internationaux, le calendrier scolaire japonais débute en avril, au moment de la floraison des cerisiers, période symbolique de renouveau dans la culture nippone. L’année académique se divise en trois trimestres, ponctués de courtes vacances en été, en hiver et au printemps, maintenant ainsi un rythme d’apprentissage régulier et soutenu.
Le taux de scolarisation au Japon atteint des niveaux exceptionnels : près de 98% des élèves poursuivent leurs études au-delà de l’enseignement obligatoire et s’inscrivent au lycée. Cette statistique remarquable témoigne de l’importance que les familles japonaises accordent à l’éducation comme vecteur d’ascension sociale et de réussite professionnelle. Le système se caractérise également par une homogénéité remarquable au niveau national, avec un curriculum standardisé qui garantit que tous les élèves, quelle que soit leur région, reçoivent une formation équivalente. Cette uniformité facilite les transitions pour les familles qui déménagent et assure une équité dans les opportunités éducatives offertes à chaque jeune Japonais.
Les uniformes scolaires japonais : du sailor fuku au blazer gakuran
L’uniforme scolaire japonais représente bien plus qu’un simple vêtement réglementaire. Il incarne des valeurs fondamentales telles que l’égalité, la discipline et le sentiment d’appartenance à la communauté scolaire. Introduits au cours de l’ère Meiji (1868-1912) dans le cadre de la
modernisation du pays et de l’ouverture vers l’Occident. Peu à peu, le seifuku s’est imposé dans la plupart des collèges et lycées, publics comme privés, au point de devenir un véritable symbole de l’école japonaise. Aujourd’hui, il décline plusieurs formes, du traditionnel sailor fuku au blazer moderne, tout en conservant sa fonction première : effacer les différences sociales visibles et rappeler que, dans l’enceinte scolaire, tous les élèves sont fondamentalement égaux.
Le sailor fuku : origines navales et adoption dans les écoles féminines
Le célèbre sailor fuku, uniforme marin porté par de nombreuses lycéennes japonaises, trouve son origine dans les tenues navales européennes du début du XXe siècle. Il est introduit pour la première fois dans les années 1920 à l’École Saint-Agnès (Heian Jogakuin) de Kyoto, avant de se diffuser rapidement dans les établissements féminins à travers tout le pays. Composé d’un chemisier à col marin, d’un ruban ou d’une cravate et d’une jupe plissée, il associe simplicité fonctionnelle et esthétique immédiatement reconnaissable, popularisée par de nombreux mangas et animés.
Au-delà de son aspect iconique, le sailor fuku transmet une idée de pureté, de modestie et de cohésion de groupe, en phase avec les valeurs de l’école au Japon. Les couleurs – bleu marine, noir ou parfois gris – sont volontairement sobres afin de limiter les effets de mode et de maintenir l’accent sur les études plutôt que sur l’apparence. Certaines écoles utilisent la couleur du ruban pour distinguer les niveaux (par exemple, rouge en première année, bleu en deuxième, blanc en troisième), ce qui renforce visuellement la structure hiérarchique de la vie scolaire. Ainsi, un simple uniforme devient un langage visuel codé, que les élèves apprennent à maîtriser au quotidien.
Le gakuran : l’uniforme masculin d’inspiration militaire prussienne
Pour les garçons, l’uniforme traditionnel est le gakuran, un veston boutonné à col droit inspiré des uniformes militaires prussiens de la fin du XIXe siècle. Le terme lui-même associe « gaku » (école) et « ran » (Hollande, représentant l’Occident à l’ère Meiji), rappelant l’influence européenne dans sa conception. Généralement noir ou bleu marine, le gakuran se porte avec un pantalon droit assorti et parfois une casquette, même si cette dernière est aujourd’hui beaucoup moins fréquente. Cet uniforme, longtemps imposé dans les collèges et lycées publics, reste encore très présent, surtout dans les établissements réputés pour leur discipline.
Le gakuran véhicule une image de sérieux, de rigueur et de virilité disciplinée, en cohérence avec l’idéal de l’élève studieux et déterminé. Les boutons dorés, souvent gravés de l’emblème de l’école, sont parfois conservés en souvenir lors de la remise des diplômes, ou offerts à une personne chère – un geste très présent dans la culture populaire japonaise. Cependant, depuis les années 1980, beaucoup d’écoles ont progressivement adopté des uniformes de type blazer, jugés plus modernes et mixtes. Cette évolution illustre bien la tension constante entre tradition et modernité qui traverse le système éducatif japonais.
Les uwabaki : chaussons d’intérieur et protocole de changement de chaussures
Un autre élément incontournable de l’école japonaise est le port des uwabaki, chaussons d’intérieur que les élèves enfilent dès leur arrivée dans l’établissement. À l’entrée, chacun retire ses chaussures de ville et les range dans un casier personnel nommé getabako, avant de chausser ses uwabaki blancs ou de couleur claire. Ce rituel, qui surprend souvent les étrangers, reflète la séparation très nette entre l’extérieur et l’intérieur dans la culture japonaise, et la volonté de préserver la propreté des lieux collectifs.
Ce système de chaussons participe aussi à l’apprentissage de la responsabilité individuelle : les élèves doivent veiller à l’entretien de leurs uwabaki, à leur propreté et au respect du code couleur imposé par l’école. Certains établissements différencient les niveaux ou les classes par une bande de couleur sur les chaussons, ce qui facilite l’identification et renforce la structure hiérarchique interne. En un sens, les uwabaki sont au sol de l’école ce que les uniformes sont à l’apparence des élèves : un outil discret mais puissant pour maintenir l’ordre, la propreté et l’harmonie.
Les randoseru : cartables en cuir rigide et leur symbolique sociale
Si l’on devait choisir un objet emblématique de l’école primaire japonaise, ce serait sans doute le randoseru, ce cartable en cuir rigide porté par les enfants de 6 à 12 ans. Hérité des sacs militaires du XIXe siècle, il est conçu pour durer toute la scolarité primaire, soit six années complètes, et représente souvent un investissement financier important pour les familles. Traditionnellement rouge pour les filles et noir pour les garçons, le randoseru se décline aujourd’hui dans une palette de couleurs plus variée (bordeaux, bleu, marron, pastel), reflétant une ouverture progressive à plus d’individualité.
Offert en général par les parents ou les grands-parents à l’entrée en CP, le randoseru est chargé d’une forte dimension affective et symbolique. Il marque l’entrée officielle dans le monde scolaire, un peu comme un rite de passage entre la petite enfance et la vie d’écolier responsable. De nombreux adultes conservent d’ailleurs des photos d’eux portant leur premier randoseru, preuve que cet objet dépasse largement la simple fonction utilitaire. Par son poids, sa rigidité et sa durabilité, il matérialise aussi l’idée que l’éducation est un chemin exigeant, mais structurant, que l’on porte littéralement sur ses épaules.
Réglementations strictes : longueur des jupes, couleur des cheveux et chaussettes blanches
Au Japon, le port de l’uniforme scolaire s’accompagne de réglementations très strictes, regroupées sous le terme de kōsoku (règlement interne de l’école). Celles-ci peuvent porter sur la longueur des jupes, la couleur et la coupe des cheveux, le type de chaussettes autorisées, voire la permission ou non de porter des collants en hiver. Dans de nombreux établissements, les jupes doivent couvrir les genoux, les cheveux doivent rester naturellement foncés, et les chaussettes, souvent blanches ou noires, ne doivent pas présenter de motifs trop voyants. Certaines écoles vont jusqu’à demander aux élèves à la chevelure plus claire de prouver, par certificat, que leur couleur est naturelle.
Ces règles visent officiellement à éviter les discriminations sociales, à prévenir les débordements de mode et à maintenir un climat d’étude sérieux. Toutefois, elles font régulièrement l’objet de critiques, notamment lorsque leur application est jugée excessive ou déconnectée de la réalité des jeunes. Les débats récents au Japon portent sur la nécessité d’assouplir ces règlements pour mieux respecter la diversité individuelle et le bien-être des élèves. Entre les attentes de conformité et le désir croissant d’expression personnelle, l’uniforme reste au cœur des tensions qui traversent la vie scolaire japonaise contemporaine.
Le nettoyage quotidien : le système de sōji et responsabilisation collective
Parmi les particularités les plus marquantes de l’école au Japon, le sōji – le nettoyage quotidien par les élèves eux-mêmes – occupe une place de choix. Plutôt que de faire appel à du personnel d’entretien, la plupart des établissements consacrent un temps spécifique chaque jour au nettoyage des salles, couloirs et sanitaires. Cette pratique choque parfois le regard occidental, habitué à séparer travail intellectuel et tâches ménagères, mais elle s’inscrit au Japon dans une vision éducative globale. Nettoyer l’école, c’est apprendre concrètement que l’on a une part de responsabilité dans le bien-être collectif et le respect des espaces partagés.
Le sōji est ainsi considéré comme une véritable leçon de vie, au même titre qu’un cours de mathématiques ou de japonais. Il permet de transmettre de manière très pratique des notions comme la coopération, l’humilité, le respect du travail des autres et la valeur de l’effort. En demandant aux élèves de balayer, d’astiquer ou de vider les poubelles, les écoles japonaises rappellent que la propreté n’est pas seulement l’affaire de quelqu’un d’autre, mais un devoir partagé par tous. Cette philosophie se retrouve plus tard dans le monde du travail, où l’on attend souvent des employés qu’ils participent eux-mêmes à l’entretien de leur environnement.
Organisation des groupes de toban et rotation hebdomadaire des tâches
Le sōji repose sur une organisation précise, structurée autour de groupes de tōban, c’est-à-dire des équipes de service tournantes. Chaque classe est divisée en petits groupes, auxquels sont attribuées des zones ou des tâches spécifiques : salle de classe, couloir, escaliers, toilettes, salle des sciences, etc. La répartition change régulièrement, souvent chaque semaine, afin que tous les élèves expérimentent différents types de responsabilités. Cette rotation évite que certains se spécialisent dans des tâches plus valorisées que d’autres et renforce l’idée que chacun doit, tour à tour, contribuer à tous les aspects de la vie collective.
Les enseignants supervisent l’organisation mais laissent généralement une grande autonomie aux élèves plus âgés, qui se chargent de coordonner leurs camarades. Ce système développe la capacité à se répartir le travail, à gérer un temps limité (les sessions de nettoyage durent en moyenne 10 à 20 minutes) et à atteindre un résultat visible en équipe. Pour beaucoup d’enfants, c’est aussi un premier contact avec la gestion de projet, à une échelle très concrète. Ne retrouve-t-on pas là une sorte de mini-entreprise, où chacun a une tâche claire, un délai et un objectif commun ?
Nettoyage des salles de classe, couloirs et toilettes par les élèves
Concrètement, le moment du sōji ressemble à une petite fourmilière parfaitement organisée. Munis de balais, de serpillières, de chiffons ou de brosses, les élèves dépoussièrent les bureaux, balaient les sols, essuient les rebords de fenêtres, vident les corbeilles et s’occupent même des sanitaires. Le nettoyage des toilettes, souvent considéré ailleurs comme une tâche dévalorisante, fait au Japon partie des responsabilités normales d’un élève, quel que soit son milieu social. L’idée est claire : personne n’est au-dessus du travail ménager lorsqu’il s’agit de préserver un environnement propre pour tous.
Cette approche a des effets visibles sur l’état général des établissements scolaires, souvent remarquablement propres malgré la densité des effectifs. Elle renforce également l’attention portée aux comportements individuels : salir ou dégrader un espace, c’est savoir que quelqu’un de sa propre classe devra ensuite le nettoyer. De nombreux enseignants témoignent qu’après quelques années de pratique du sōji, les élèves développent spontanément une plus grande vigilance à ne pas jeter de déchets par terre ou à ne pas laisser de désordre derrière eux. Le nettoyage devient ainsi une pédagogie silencieuse mais très efficace.
Le kyūshoku : service du déjeuner scolaire et distribution par les élèves
Le souci de responsabilisation collective ne s’arrête pas au nettoyage : il se retrouve aussi dans l’organisation du déjeuner scolaire, appelé kyūshoku. Dans la plupart des écoles primaires et certains collèges, les repas sont préparés par une cuisine centrale, puis distribués dans chaque classe par des élèves désignés à tour de rôle. Vêtus de tabliers et de bonnets blancs, ces élèves servent les portions à leurs camarades, tandis que l’enseignant mange à la même table qu’eux. Tout le monde reçoit le même menu, généralement équilibré et adapté aux besoins nutritionnels des enfants.
Ce système de kyūshoku est à la fois un outil d’éducation alimentaire et un prolongement de l’apprentissage de la coopération. Les élèves apprennent à manipuler les aliments avec soin, à respecter les règles d’hygiène, mais aussi à veiller à ce que chacun reçoive sa part. Le moment du repas devient un temps d’échange, de discussion et de régulation sociale, plutôt qu’une simple pause logistique. En servant leurs camarades, les enfants expérimentent une forme de service à autrui qui participe directement à la construction du vivre-ensemble.
Développement du kokoro : philosophie éducative derrière les corvées collectives
Derrière le sōji comme derrière le kyūshoku, on retrouve une notion chère à l’éducation japonaise : celle de kokoro, que l’on peut traduire par « cœur », « esprit » ou « âme ». L’objectif n’est pas seulement de former des élèves brillants sur le plan académique, mais de cultiver un caractère solide, empreint de sens des responsabilités, de respect et d’empathie. En participant chaque jour à des corvées collectives, les enfants développent peu à peu cette conscience intérieure que leurs actions ont un impact concret sur les autres.
On pourrait comparer ces rituels à un entraînement invisible, un peu comme la musculation pour le corps : chaque geste de nettoyage, chaque plateau de repas servi contribue à renforcer les « muscles moraux » des élèves. Cette dimension est explicitement mentionnée dans les directives du ministère japonais de l’Éducation, qui encourage les écoles à intégrer des activités de vie quotidienne dans le curriculum. Ainsi, le système éducatif japonais montre que l’on peut enseigner la citoyenneté non pas seulement par des discours, mais par des pratiques répétées, ancrées dans la réalité de chaque journée de classe.
Les rituels quotidiens et cérémonies scolaires traditionnelles
Au-delà des uniformes et des corvées collectives, la vie scolaire au Japon est rythmée par une série de rituels quotidiens et de grandes cérémonies annuelles. Ces moments formalisés, parfois très codifiés, participent à créer un sentiment de continuité et de solennité dans le parcours des élèves. Ils fonctionnent comme des repères symboliques, marquant l’entrée dans une nouvelle année, un changement de cycle ou la célébration d’un effort collectif. Pour qui s’interroge sur ce qui fait la cohésion des écoles japonaises, ces cérémonies sont un élément clé.
On y retrouve à la fois des influences traditionnelles – respect de la hiérarchie, importance du groupe, dimension presque rituelle de certains gestes – et des aspects plus modernes, comme l’intégration de discours officiels, de performances artistiques ou d’activités sportives. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les élèves japonais semblent si à l’aise lors des événements publics ? C’est en grande partie parce qu’ils sont familiarisés dès le plus jeune âge avec ces rassemblements formels, qui leur apprennent à se tenir, à écouter, à applaudir et à prendre la parole dans un cadre institutionnalisé.
Le aisatsu : salutations formelles en début et fin de cours
Parmi les rituels quotidiens les plus visibles figure le aisatsu, c’est-à-dire les salutations formelles échangées entre élèves et enseignants au début et à la fin de chaque cours. À l’entrée du professeur, les élèves se lèvent d’un seul mouvement, puis un élève désigné donne le signal pour saluer en chœur, souvent par une formule telle que « Kiritsu ! (debout) », « Rei ! (saluer) », « Chakuseki ! (asseyez-vous) ». Ce déroulé, répété plusieurs fois par jour, inculque de manière très concrète le respect de l’autorité, la synchronisation avec le groupe et la concentration avant de commencer à travailler.
Le aisatsu n’est pas un simple automatisme mécanique : il marque symboliquement l’ouverture et la clôture d’un temps d’apprentissage. En se levant et en s’inclinant, les élèves reconnaissent la légitimité du sensei et se disposent mentalement à recevoir un enseignement. À la fin du cours, un salut similaire permet de signifier la gratitude pour la leçon reçue, même si celle-ci a été difficile. On pourrait comparer ce rituel à un rideau de théâtre qui s’ouvre et se ferme : il structure le temps, donne du relief aux activités et rappelle que chaque séance a une valeur particulière.
Les assemblées matinales : chōkai et lever du drapeau national
Dans de nombreuses écoles japonaises, la journée débute par une assemblée matinale appelée chōkai ou chōrei, qui réunit les classes dans la cour ou dans un gymnase. Les élèves y écoutent les annonces de la direction, des conseils de vie scolaire, ou encore des félicitations à l’égard d’une équipe sportive ou d’un club ayant obtenu de bons résultats. Dans certains établissements, cette assemblée peut inclure le lever du drapeau national et l’exécution de l’hymne, dans une atmosphère très solennelle. Là encore, l’objectif est de rappeler l’appartenance à une communauté plus large que la seule classe.
Ces rassemblements sont aussi l’occasion d’aborder des thématiques de société – sécurité routière, respect de l’environnement, prévention du harcèlement – sous forme de petits discours ou de présentations d’élèves. Pour les plus jeunes, ils représentent un premier contact avec la prise de parole en public et l’écoute attentive d’informations collectives. Pour les plus âgés, ils offrent un espace de reconnaissance sociale, par exemple lorsqu’un délégué de classe ou un capitaine d’équipe est invité à faire un rapport devant l’école entière. Ce type de rituel contribue à forger un « esprit d’établissement », comparable à la culture d’entreprise dans le monde professionnel.
Cérémonies d’entrée et de sortie : nyūgakushiki et sotsugyōshiki
Deux grands événements jalonnent particulièrement la scolarité au Japon : la cérémonie d’entrée (nyūgakushiki) et la cérémonie de remise des diplômes (sotsugyōshiki). La première a lieu chaque année en avril, au début de l’année scolaire, sous les cerisiers en fleurs. Les nouveaux élèves, souvent accompagnés de leurs parents, sont accueillis officiellement par la direction, les enseignants et parfois des représentants des anciens élèves. Discours, chants, remise symbolique de documents ou d’insignes d’école ponctuent ce moment, perçu comme un véritable rite de passage.
La cérémonie de sortie, elle, se tient en mars et marque la fin d’un cycle – fin de primaire, de collège ou de lycée. Les élèves y reçoivent leurs diplômes dans une atmosphère chargée d’émotion : larmes, remerciements aux professeurs, chant de la chanson de l’école, et parfois échange de petits souvenirs entre camarades. Le sotsugyōshiki cristallise le sentiment que l’école est plus qu’un lieu d’apprentissage, mais aussi un espace de vie partagé. En donnant un cadre solennel à la séparation, il aide les élèves à tourner une page importante de leur existence tout en gardant un lien symbolique fort avec leur établissement.
Le festival sportif undōkai : compétition inter-classes et esprit d’équipe
Autre moment fort du calendrier scolaire japonais : le festival sportif, ou undōkai. Organisé généralement à l’automne ou au printemps, il rassemble l’ensemble des classes autour d’une journée entière de compétitions athlétiques et de jeux collectifs. Courses de relais, épreuves de tir à la corde, danses synchronisées, acrobaties de groupe : les activités sont variées et souvent spectaculaires. Les élèves sont répartis en équipes (souvent rouge et blanche) qui transcendent les niveaux de classe, ce qui renforce les liens intergénérationnels.
L’undōkai n’est pas seulement un événement sportif : c’est aussi une grande fête de la communauté scolaire, à laquelle participent les parents, parfois les voisins et d’anciens élèves. Les préparatifs peuvent s’étaler sur plusieurs semaines, avec des répétitions régulières et une répartition minutieuse des rôles. Pour les enfants, c’est l’occasion de développer l’endurance, le fair-play, mais aussi l’esprit d’équipe et la fierté d’appartenir à leur école. On peut voir dans l’undōkai une métaphore saisissante de la vie sociale japonaise : beaucoup d’efforts individuels coordonnés pour un résultat collectif harmonieux.
Les clubs parascolaires : le système des bukatsu et engagement après les cours
En fin de journée, quand la cloche retentit, la vie scolaire japonaise est loin de s’arrêter. Dans la plupart des collèges et lycées, les élèves rejoignent leurs bukatsu, c’est-à-dire les clubs parascolaires, qui occupent une place centrale dans l’éducation au Japon. Qu’ils soient sportifs (baseball, judo, kendo, football), culturels (orchestre, théâtre, calligraphie) ou scientifiques (robotique, astronomie), ces clubs rassemblent plusieurs fois par semaine des élèves de différents niveaux autour d’une passion commune. L’adhésion à un bukatsu est fortement encouragée, voire quasi obligatoire dans certains établissements.
Le rôle de ces clubs dépasse le simple loisir après les cours. Ils constituent une véritable école parallèle, où l’on apprend la persévérance, la coopération, le respect des aînés et la gestion de l’effort à long terme. Dans certains clubs sportifs, les entraînements peuvent atteindre deux à trois heures par jour, incluant parfois le week-end et les vacances. On comprend dès lors pourquoi tant d’anciens élèves évoquent les bukatsu comme l’un des souvenirs les plus marquants de leur vie scolaire. Pour vous représenter leur importance, imaginez un mélange de club de sport, de famille élargie et de mini-entreprise, le tout encadré par un professeur-référent.
Les bukatsu jouent aussi un rôle social déterminant. Ils facilitent l’intégration des nouveaux élèves, qui y trouvent un groupe d’appartenance au-delà de leur classe. Ils permettent de créer des amitiés fortes, souvent inter niveaux, et de développer des compétences de leadership pour ceux qui occupent des fonctions de capitaine ou de responsable. Cependant, cette forte implication n’est pas sans contraintes : la charge de travail scolaire, combinée aux entraînements intenses, peut parfois peser sur l’équilibre de vie et le temps libre des adolescents. Les débats actuels au Japon portent d’ailleurs sur la nécessité d’alléger certains rythmes de club pour préserver la santé physique et mentale des élèves.
Discipline et hiérarchie : le système senpai-kōhai dans l’environnement scolaire
Enfin, il est impossible de comprendre la vie scolaire au Japon sans évoquer le système senpai-kōhai, qui structure en profondeur les relations entre élèves. Le terme senpai désigne l’aîné – celui qui a plus d’ancienneté dans l’école ou le club – tandis que kōhai fait référence au cadet. Cette relation, à la fois hiérarchique et protectrice, s’apparente un peu à un lien entre grand frère ou grande sœur et petit frère ou petite sœur. Le senpai guide, conseille, corrige, tandis que le kōhai respecte, observe, imite et rend des services en retour.
Ce système se manifeste dans de nombreux aspects de la vie quotidienne : les kōhai peuvent, par exemple, aider à porter le matériel lors d’un entraînement, saluer en premier leurs senpai, ou encore solliciter leur avis avant de prendre certaines décisions. En contrepartie, les senpai se doivent de montrer l’exemple, d’offrir du soutien moral et de transmettre les règles implicites du groupe. Dans les clubs sportifs, cette structure est particulièrement visible : les élèves plus âgés organisent les échauffements, encadrent les plus jeunes et jouent souvent le rôle de relais entre le professeur et le reste du groupe.
Sur le plan éducatif, le système senpai-kōhai apprend à chacun à trouver sa place dans une hiérarchie et à gérer des relations d’autorité de manière subtile. Il renforce le sentiment de continuité entre les générations d’élèves et participe à la création d’une mémoire collective de l’établissement. Toutefois, cette hiérarchie peut aussi, dans certains cas, dériver vers des abus d’autorité ou du harcèlement, ce qui alimente des discussions de plus en plus vives au sein de la société japonaise. Comment préserver la richesse de cette tradition tout en la protégeant de ses dérives ? C’est l’un des défis majeurs auxquels le système éducatif japonais doit aujourd’hui faire face, tout en continuant à former des élèves à la fois disciplinés, solidaires et capables d’esprit critique.
